Journées du patrimoine

mai 19, 2022 - Temps de lecture: 51 minutes

« Chers visiteurs, chères visiteuses, entrez entrez dans l’antichambre du progrès technique. »

La foule des badauds curieux s’amassait peu à peu en cette nouvelle édition des journées du patrimoine. La voix qui leur parlait était perchée sur un petit présentoir en bois posté quelques mètres au-dessus de la pièce, qui était elle-même une immense verrière donnant sur une halle gargantuesque emplie de petits êtres en train d’accomplir leur devoir.

« Vous vous trouvez présentement dans le centre de pilotage, le centre névralgique de l’administration des centres d’appui sur bouton. D’ici, on peut veiller sur chacun de nos associés afin de leur permettre à tous de réaliser les meilleures performances et de s’épanouir complètement dans leur activité. »

Qu’iels avaient l’air heureux, dans leur chemise aux tons vert pomme, programmées pour modifier leur couleur en fonction des donnée biophysiques. Toustes étaient souriants et semblaient enthousiastes bien que très concentrés à leur tâche.

« Avez-vous déjà essayé de générer une clé de chiffrement ? » Poursuivit l’orateur à la veste couleur épinard. « Une clé de chiffrement, essentielle à toute conversation sécurisée, à la protection des données où qu’elles soient — téléphone, compte en banque, vos puces intra et extra corporelles — mais aussi et surtout à notre création monétaire décentralisée, hors du contrôle de tout état. Et bien pour faire cette clé, poursuivit-il, et ce depuis les années 1980, il faut de l’entropie, de l’aléatoire, quelque chose dont un attaquant ne pourra pas prédire le comportement. Auquel cas, il suffirait d’avoir suffisamment de connaissances du monde pour obtenir la même clé qu’une autre générée sans utilisation d’un aléatoire parfait ».

En même temps qu’il parlait, son discours était retransmis sur tous les murs de la verrière qui étaient dotés des dernières technologies permettant de les opacifier pour y diffuser des clips vidéo. Sa veste vira au vert que l’on trouve usuellement sur les bâches où repose le fumier en train de refroidir quand il nota l’attention avec laquelle les visiteurs l’écoutaient, comme suspendus à ses lèvres. Il voyait que certains commençaient à comprendre l’intérêt de ce processus qu’il avait mis plusieurs années à rendre opérationnel avec son co-entrepreneur.

« Toustes nos associées sont des génératrices d’entropie, iels appuient sur leur bouton, quand iels le désirent et génèrent ainsi un aléatoire complètement imprévisible. Le graal de la sécurité informatique. Et c’est ce que nous intervenons, nous vendons à toutes les entreprises qui en ont besoin.

— Ça n’est pas embêtant, à la longue ? D’appuyer aléatoirement sur un bouton ? Demanda innocemment une jeune fille intéressée par l’histoire mais qui ne comprenait pas une seule seconde qu’autant de chemises soient vertes dans la salle située sous ses pieds.

— Et bien demandez leur vous-même, le relationnel fait également partie de leurs missions. Crick ? Sélectionnez aléatoirement un employé s’il vous plait.

Le ton général de la salle tira légèrement vers les jaunes pâles jusqu’à ce que l’une des vestes devienne carrément orange foncé, tulipe au milieu d’une pelouse bien rangée.

— Camille, pourriez-vous s’il vous plait, si vous en avez le temps et l’envie et que cela ne vous stresse pas trop, accepter de répondre à quelques questions au sujet de votre travail ?

La jeune personne se leva et prit dans sa quelques cachets afin de rendre son textile un peu plus présentable. Elle releva la tête et les caméras dans l’open space se braquèrent sur elle afin que tout le monde puisse la voir. L’enfant demanda timidement :

— Ça vous plait comme travail ? Ce… Ce n’est pas trop ennuyeux ?

L’employé arbora un sourire sincère : la question n’était pas compliquée, la réponse évidente et sans dangerosité.

— Non bien sûr, tout est fait pour que l’on prenne du plaisir. C’est important vous savez, et puis c’est un des rares emplois où l’humain est encore très utile, il y a quelque chose de rassurant à se sentir unique, imprévisible. Ce serait terrible si nous étions inutiles, que nous n’avions aucun avantage concurrentiel sur les machines et que nulle part il n’y avait besoin d’être humains. Il faut que vous, les enfants, vous ayez le droit de rêver.

— Peut-être pourriez vous nous dire comment le travail est rendu si passionnant. Poussa légèrement le directeur.

— Bien sûr, avec plaisir ! Répondit Camille d’une joie vérifiable. Qu’est-ce que tu aimes, petite ?

La gamine hésita, puis répondit, sûre d’elle

— Que ma maman me raconte des histoires, la musique et le chocolat.

Camille réfléchit quelques instants comment l’enfant pourrait s’intégrer dans la société.

— Bon, pour le chocolat, c’est malheureusement une substance dangereuse pour la santé des associés, et l’administration des centres d’appui sur bouton prend soin de ses employés, donc ça ne sera pas un bon exemple. Mais si tu aimes la musique par exemple, on a démontré il y a quelques années déjà qu’il était tout à fait possible d’obtenir un aléatoire parfait en t’invitant à écouter les musiques qui te plaisent — certaines légèrement accélérées pour des raisons de productivité — et en t’invitant à passer quand tu es lassée. Toi qui aimes la musique, tu pourrais passer ta journée à parfaire ta culture dans le domaine. Même chose pour les histoires : tu peux écouter nos synthèses vocales dernier cri te conter des histoires et passer à la suivante quand tu veux, tu es libre du nombre d’histoires que tu veux écouter à la fois, tant que tu alternes entre au moins deux, bien entendu.

Camille avait opté de son côté pour les flux d’information. La meilleure source de revenus et celle la plus usitée par les associés car une des seules qui permette de réellement dégager un revenu solide. La méthode consistait à être placée sur le site d’un journal en ligne et à choisir des articles comme bon nous semblait.

— Vous savez, reprit le directeur, nos méthodes de travail ne viennent pas de nulle part… On avait dans les années 2010 une science émergente, la captologie. C’était une science cognitive qui permettait de trouver les meilleures méthodes pour capter l’attention d’utilisateurs et qu’ils restent prisonniers de plateformes ; on rallongeait artificiellement le temps de chargement de pages, on enchaînait les contenus sans jamais laisser à un utilisateur le temps de s’arrêter spontanément. C’était employé à des fins mercantiles bas. Désormais cette époque est, heureusement, totalement révolue, mais perdre totalement des techniques pour rendre amusant le travail eut été un gâchis de ressources considérables. Aussi, nous utilisons les résultats de toutes ces études pour donner envie aux associés de faire des heures supplémentaires et les rendre satisfaits au travail. Pour ne citer que certaines de nos méthodes, les plus connues, on les invite à changer d’activité régulièrement en restant sur la même interface par exemple. Ils gagnent aléatoirement de l’argent quand ils cliquent, car on sait à quel point le côté aléatoire de l’argent est addi… récompensant. Autre exemple, les couleurs affichées à l’écran évoluent au fil de la journée pour permettre à chaque employé, selon ses besoins et envies, de gagner en productivité ou en endurance. On sait que les tons bleus maintiennent éveillés tandis que les tons rouges maintiennent aux aguets, sur les gardes, sans influer sur les rythmes de sommeil.

— Si je comprends bien, s’éleva une voix dans l’assistance, vous avez des halls d’employés, des départements de recherche entiers dédiés au bien-être de ces employés ?

— Le marché est porteur, et effectivement, cela nous permet de travailler en coopération avec de nombreux associés. Les investisseurs sont très intéressés par nos solutions, et l’avenir des monnaies virtuelles semble porter sur leurs épaules. Au début, avec mon co-entrepreneur, nous retroussions nos manches dans un vieux garage de la région Parisienne, et au fil des années, nos solutions sont devenues de plus en plus alléchantes, les besoins industriels en génération de clé ont explosé, les générations automatiques sont toutes devenues obsolètes au fil de leur invention et notre savoir-faire est devenu nécessaire à tous. Au début, c’était dur, il fallait être assis sur une chaise peu confortable, et appuyer sur un simple bouton, c’était en plus très mal payé. Heureusement, avec l’explosion du marché, on a pu améliorer notre productivité, ouvrir des départements de recherche, développer des dizaines de programmes pour s’amuser au travail. Que voulez-vous faire ? Zapper sur de la musique ? Des programmes télévisuels ? Des publications scientifiques ? Des poèmes ? Vous pouvez faire tout ce que vous voulez au sein de l’entreprise.

La journaliste fût soudain prise d’une question sotte, mais qui ne lui avait jamais traversé l’esprit.

— Et si on n’utilisait à nouveau une monnaie papier, ne nécessiterait-elle pas moins d’emploi ?

— Enfin vous n’y pensez pas ! Une si grande source d’emplois agréables, qui permettent à chacun et chacune de s’épanouir en toute liberté, de travailler quand iel veut. Ce serait si rétrograde et dangereux pour le système économique en entier… La monnaie risque de s’effondrer.

Son costume avait légèrement pâli mais il s’efforça de catalyser son attention sur quelque chose de positif : si ses subalternes remarquaient sa baisse de confiance, iels pourraient bien se démotiver et perdre en fiabilité.